30
ans avec un Alberg 30

Jean-du-Sud
est le 399ième exemplaire de la série Alberg 30, produite par le chantier Whitby Boat
Works, sur le bord du lac Ontario et dessinée en 1962
par Carl Alberg, un archi-tecte d’origine suédoise qui avait collaboré avec
John Alden. Il a été bâti en 1967 ou 68; j’en ai fait l’acquisition en
juillet 1973 et l’ai mené de Port Hope, sur le lac Ontario vers le lac
Champlain par le fleuve Saint-Laurent et la rivière Richelieu.
L’automne suivant, je mettais cap au sud et effectuais la traversée
de 1400 milles vers les Antilles depuis Beaufort en Caroline du Nord, jusqu'à l’île
de Saint-Martin. Comme il arrive
souvent, je suis parti beaucoup trop tard et n’ai quitté Beaufort que le 10
décembre.
Dès notre entrée dans le Gulf-Stream, le vent s’établissait au Sud-Est,
plein debout et
forcissait jusqu’à fort coup de vent.
Manquant
d’expérience, je me tenais aussi près que possible de la route
orthodromique, serrant le vent autant que je le pouvais, virant de bord pour
profiter des sautes de vent, sous grand-voile à trois ris et tourmentin.
Dois-je mentionner que la traversée a été très rude et comme c’était
la première fois que je prenais le grand large, je me disais qu’un bateau
devait être bâti très solidement pour résister à ces assauts.
Heureusement,
après une semaine de gros temps, le vent a molli et viré vers l’est, puis au
nord-est lorsque j’ai finalement croché l’alizé. Quatorze jours plus tard, j’atterrissais à Saint-Martin.
Seule avarie constatée : les deux plaques de contreplaqué plastifiées
à la coque, sur lesquelles étaient boulonnées les cadènes de bas-hauban
avant, qui se sont délaminées de la coque.
Ce
test a achevé de me convaincre des excellentes qualités marines de l’Alberg
30. Après trente années et plus
de 50 000 milles, je n’ai pas changé d’opinion.
Les bateaux plus récents sont plus larges, souvent avec un fond plutôt
plat pour planer plus facilement au portant.
Mais si un bateau plus large dispose de plus de stabilité initiale en
eau plate, il sera beaucoup plus affecté par les vagues.
L’Alberg 30 est comparativement plus étroit, avec une coque plus en V
qui ne lui donne pas une très grande stabilité initiale (il faut réduire
assez tôt); par contre, son passage dans la mer est beaucoup plus
doux. Cette
stabilité initiale plus faible ne l’empêche toutefois pas de s’élever au
vent, j’en avais fait la preuve au cours de cette première traversée.
Jean-du-Sud
a effectué trois fois la tra-versée de la côte est américaine vers les
Antilles, deux fois depuis
Beaufort, une fois via les Bermudes; la troisième fois, il n’est pas revenu
sur la côte est, mais a traversé l’Atlantique vers l’Europe pour croiser
le long de la côte de Cornouailles et hiverner en Bretagne.
L’été suivant, je l’ai mené vers les canaux hollandais, puis la
Scandinavie. J’étais en Suède
lorsque l’idée d'un long voyage en solitaire s’est imposée. Au début, je m'interdisais d’y penser sérieusement,
car la caisse du bord était à plat (la Suède coûte cher). J’avais quitté la Suède l’automne venu sans savoir où je passerais l’hiver.
J’ai
finalement atterri en Bretagne, dans un chantier où j’ai pu trouver les
moyens de préparer mon bateau à ce grand défi.
J’y
ai mis trois ans : deux années à préparer le bateau et une à trouver
l’argent nécessaire pour acheter ce que je ne pouvais pas fabriquer moi-même.
Je savais que si je partais jouer dans les quarantièmes rugissants,
j’aurais d’excellentes chances de mettre mon mât dans l’eau et me suis préparé
en conséquence : j’ai renforcé la coque, bâti un arceau en bois laminé
pour supporter le rouf au cas où le bateau serait projeté dans l’eau verte.
J’ai remplacé le mât d’origine par un profilé plus costaud,
supporté par deux paires de barres de flèche et remplacé le haubanage
d’origine (1/4’’) par du câble de 7
mm. J’ai aussi renforcé les
quatre grands hublots du rouf en boulonnant à l’extérieur deux plaques de
Lexan.
Prévoyant naviguer sans escale, je savais
que le moteur serait de peu d’utilité lorsque j’aurais brûlé les 10
gallons d’essence de son réservoir. J’ai
donc débarqué le moteur et récupéré l’espace pour du rangement.
C’était avant l’ère des balises de détresse
captées par les satellites et je savais que si mon bateau faisait eau et
coulait, un radeau de survie serait de peu d’utilité dans l’océan austral.
En conséquence, j’ai tenté de le rendre insubmersible en rendant étanches
les quatre cloisons existantes, divisant mon bateau en cinq compartiments :
le puits à chaîne à l’avant et le coqueron arrière, tous deux d’un
volume d’environ 1 mètre cube. Le
moteur parti, il devenait possible d’isoler le carré du cockpit; enfin,
j’ai bouché tous les trous dans la cloison séparant le poste avant du carré
et taillé un panneau qui pouvait se boulonner en place rapidement pour obstruer
le passage; ce passage était normalement ouvert, mais était fermé en cas de
gros temps ou de mauvaise visibilité. Naturellement, j’avais installé une
pompe dans chacun. Heureusement, je
n’ai pas eu à tester ces compartiments étanches, mais je savais qu’en cas
de voie d’eau, ils maintiendraient mon bateau à flot assez longtemps pour
aveugler la voie d’eau et assécher le bateau (j’avais une bonne quantité
de mastic époxy à prise sous-marine).
Un
incendie aurait pu me forcer à l’abandon, alors j’ai embarqué quatre
extincteurs. En dernier ressort,
mon Zodiac pouvait se gonfler instantanément avec une bouteille de CO2.
Considérant
que les régulateurs d’allure qu’on trouve sur le marché n’étaient pas
assez fiables, j’ai dessiné le mien : les récits que j’avais lus
faisaient tous état d’avaries de régulateur et je ne voulais pas que cela
m’arrive.
J’ai
quitté Saint-Malo le 15 septembre 1981 et ai atterri à Gaspé le 9 mai 1983
après avoir parcouru 28 200 milles en 282 jours de mer.
Je n’ai pas réussi à faire le tour sans escale : Jean-du-Sud
a été chaviré et démâté dans l’océan Pacifique et j’ai dû m’arrêter
aux îles Chatham pour réparer. J’ai toutefois réussi à faire le tour du monde sans
barrer. J’étais inquiet au départ,
car j’avais bâti un prototype en aluminium que j’avais pu tester, mais je
n’ai jamais eu le temps de faire l’essai du modèle final en inox. J’ai été plaisamment surpris de voir mon bateau marcher
tout droit, comme sur des rails. vent arrière sous spi dans le petit temps!
A
tel point que j’ai compris au retour que je ne pouvais pas garder mon régulateur
d’allure pour moi seul et ai décidé de l’offrir à mes collègues
marins. Il a fallu travailler sans
salaire pendant les cinq premières années, car sans capital de départ, je
devais réinvestir les revenus dans l’acquisition d’outils et la publicité,
mais maintenant je ne regrette rien : le régulateur d’allure CapHorn
me procure un revenu confortable, tout en me laissant le temps de naviguer l’été
grâce aux moyens de communication d’aujourd’hui qui permettent de déplacer
le bureau de vente à bord de Jean-du-Sud en été.
Gréement et garde-robe
En
prévision de la navigation au portant dans grosses brises des quarantièmes
rugissants, j’ai commandé une grand’voile à chute concave, sans lattes.
L’absence de lattes rendait la prise de ris plus facile, mais
maintenant que je l’ai remplacée par une grand-voile entièrement lattée, je
n’ai pas trouvé de différence appréciable entre les deux.
Dès que le vent forcit au point de rendre la barre dure, je prends un
ris, le bateau se redresse et tout rentre dans l’ordre.
Le secret avec ce bateau est précisément de porter la toile du temps.
Souvent je constate que la vitesse a augmenté après que j’aie réduit
la toile.
J’avais
bâti la ferrure de tête de mât en prévision de pouvoir gréer deux étais en
parallèle. Je n’ai pas profité
de cette possibilité pendant le tour du monde mais après mon retour, j’ai
fait l’acquisition d’un enrouleur (Plastimo) et tenté cette expérience : j’ai
installé l’enrouleur d’un bord, avec un autre étai à côté, sur lequel
je pouvais endrailler un foc plus petit ou un reacher plus grand.
Cet arrangement a si bien fonctionné qu’il est devenu permanent et je
le recommande à tous ceux qui naviguent au large.
L’inconvénient habituel du double étai est que ni l’un ni l’autre
ne peut être serré suffisamment, alors je mollis le ridoir de l’étai qui
sert le moins, quitte à reprendre quelques tours lorsque je dois naviguer près
du vent.
J’ai
deux génois qui peuvent tous deux être montés sur l’enrouleur. A la place
d’une ralingue, j’ai installé des coulisseaux prévus pour être insérés
dans la gorge de l’enrouleur. Si
la saison (ou la traversée) est plutôt ventée, je monte le petit génois sur
l’enrouleur. L’autre est
endraillé sur l’étai à l’aide d’attaches de nylon (tie-wrap) prévues à
l’origine pour relier des couettes de fils électriques (idée piquée à un
coureur américain, je sais plus qui).
Lorsque
j’ai remplacé la grand-voile sans latte par une entièrement lattée, sa
chemise eest devenue trop petite, alors je l’ai recyclée
pour qu’elle recouvre le foc endraillé, qui demeure ferlé sur la filière
du haut. S’il faut envoyer une
autre voile sur cet étai, il est facile de l’endrailler par-dessus l’autre
qui demeure ferlé sur la filière.
J’ai
conservé l’étai de trinquette amovible que j’avais installé pour le tour
du monde et j’y envoie un petit foc de fort grammage avec une bande de ris qui
lui permet de servir de tourmentin. Je
n’utilise les bastaques que lorsque n’envoie une voile sur cet étai.
Ainsi gréé, mon bateau garde les avantages de l’enrouleur de foc,
tout en laissant toutes les autres options possibles.
C’est comme porter une ceinture et des bretelles.
Un reacher en nylon et un spi (symétrique, avec une chaussette), complètent
la garde-robe.
Capote et cagnards
Soucieux
de mon confort, je voulais une capote qui puisse résister à un chavirage.
Au lieu de tube inox, la structure de ma capote est faite de tuyau
d’incendie de 50 mm, dans lequel j'ai inséré une chambre â air de vélo ; ,
gonflé d’air, l'arceau est rigide, mais frappé par un paquet de mer, il s’écrase
et reprend sa place
aussitôt l’eau écoulée. Les
tuyaux sont bouchés aux deux bouts par un embout en pvc serrés par des
colliers de serrage. Une valve de pneu boulonnée en place permet de le gonfler
(une fois par année) et après plus de vingt ans, la structure est toujours étanche.
J’ai
gréé des cagnards dans les filières et le balcon arrière.
Plutôt que sur la filière du haut, je les ai de les transfilés sur la
filière du milieu, ce qui permet de ne garder que le bas et améliore l’apparence
sur un bateau avec un faible franc-bord.
Lorsque
le besoin s’en fait sentir, il est toutefois possible de dérouler la partie
du haut, ou de l'effacer complètement en roulant les deux parties sur
elles-mêmes.
Le cagnard eest retenu vers le bas par des sandows, ce qui évite les déchirures
lorsqu’on les accroche avec le pied ou embarque un paquet de mer. A mon sens, cet investissement dans la toile améliore
davantage le confort que bien des gadgets beaucoup plus chers.
Cuisine
Après
une année de vie à bord, j’avais remplacé le réchaud à alcool à pression
(combustible difficile à trouver dans les pays français) par un à pétrole
(pas nécessaire de remplacer tout le réchaud, seulement les brûleurs, les pas
de vis sont les mêmes). Lorsque je
ne trouve pas de pétrole, je brûle du diluant à peinture (Varsol ou White
Spirit qui ne sont eux aussi rien d’autre que des distillats de pétrole et
sont souvent plus propres et moins chers).
Le moyen d’empêcher les brûleurs de se boucher est de filtrer le pétrole
à chaque plein du réservoir. J’y
arrive sans problème en utilisant un siphon amorcé à l’aide d’une poire
sur lequel j’ai connecté un petit filtre à essence en ligne.
L’usage du pétrole plutôt que du gaz pourrait être considéré
anachronique, mais le bateau manque de l’espace nécessaire pour loger les
bouteilles de gaz de façon sécuritaire.
Dans
la cuisine, j’ai ajouté une pompe d’eau de mer à pied, de même qu’une
pomme de douche alimentée par une petite pompe électrique actionnée par
l’ex-bouton du démarreur actionné au pied.
Je peux ainsi laver la vaisselle à l’eau de mer et la rincer avec
quelques gouttes d’eau douce (et quelques milli-ampères).
En
côtière sur la côte américaine, j’achetais de la glace (au large je m’en
passe) mais une fois revenu en Europe à l’été 2001, j’ai installé une
petite unité frigorifique (Frigoboat) car en France, il est impossible
d’acheter de la glace.
Électricité et électronique
L’éclairage
intérieur général est au pétrole, à l’aide de lampes que j’ai pourvues
d’un bras articulé pour les placer là où il faut éclairer, ainsi que
d’un réflecteur qui renvoie la lumière vers le bas et évite l’éblouissement.
Je n’allume une lampe électrique que lorsqu’il faut un supplément
provisoire de lumière.
L’électronique
est gardée au minimum : un sondeur, auquel j’ai ajouté un petit GPS
portable il y a quelques années. Pour naviguer dans le Maine et en Nouvelle-Écosse,
j’ai installé un radar fixé au mât, à cardan, à 3 mètres du pont.
Un
panneau solaire et une éolienne fournissent l’électricité.
Le panneau solaire (Siemens) génère 3 ampères.
Long d’un peu plus d’un mètre, il était difficile de lui trouver un
emplacement idéal en toutes circonstances alors je le laisse mobile :
j’ai percé des trous dans les côtés du cadre d’aluminium pour y passer
deux bouts amarrés aux mains courantes de chaque bord du rouf, ce qui permet de
déplacer le panneau du bord ensoleillé sans risquer qu’il ne passe
par-dessus bord. L’éolienne
(Ampair) est
montée sur un mât sur le côté du couronnement.
Je
connais des bateaux de croisière beaucoup plus grands que le mien, qui ne
permettent pas d’y ranger des vélos.
J’en
ai deux pliants, qui prennent place dans un coffre de cockpit, avec
toutes les voiles. Je ne ferais
jamais de croisière sans les vélos, qui permettent de voir beaucoup plus à
l’escale et facilitent les courses.
Pour
moi, l’Alberg 30 est très près du bateau idéal : assez costaud pour
virer le cap Horn, mais assez petit pour atteindre par la route le plan d’eau
de mon choix. Les bateaux
contemporains sont beaucoup plus grands, mais après trente ans de vie commune,
j’en suis arrivé à cette conclusion : petit bateau, petits problèmes,
petits frais, entretien réduit. De
toute façon, un bateau est toujours plein, quelle que soit sa taille.

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